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Il n'est pas nécessaire de tuer pour enseigner la physiologie

 

Mykola Makarchuk
Faculté de biologie, Kyiv National Taras Shevchenko University, Ukraine


Le principe fondamental de toute vie est celui du développement, à partir duquel une forme de vie est remplacée par une autre plus évoluée. La prise de conscience de ce principe devrait nous permettre de mieux guider notre façon d'agir. La manière dont les sciences de la vie ont graduellement évolué à la fin du XXe siècle a fait clairement ressortir qu'il était fondamental de changer notre idéologie sur la relation entre l'homme et toute autre manifestation de vie. Compte tenu du caractère à la fois unique et indissociable entre toutes ces formes de vie, la dimension éthique prend toute son importance.

En général, la reconnaissance théorique d'un changement d'idéologie ne se traduit que très rarement dans la pratique. Le problème majeur est posé par ceux qui tiennent dur comme fer à préserver le statu quo. Les arguments avancés en faveur du maintien de l'utilisation des animaux font souvent référence au critère de qualité de l'enseignement, que ce soit pour l'étudiant qui s'oriente vers une spécialisation ou l'étudiant en biologie générale. L'aspect moral et éthique de l'approche traditionnelle dont le sacrifice d'animaux fait partie intégrante est occulté par la pratique même de cette méthode et plus précisément par le fait qu'il existe un a priori quant à son caractère " indispensable ".

J'en ai terminé pour ce qui est de la théorie. Les philosophes ont pour principe que la pratique est le seul critère de vérité. Je vais à présent examiner la situation actuelle en Ukraine et faire part de mon expérience en tant que responsable du département de physiologie de la " National Taras Shevchenko University " de Kiev. Il est vrai que les choses n'évoluent pas assez vite à mon goût, mais cette évolution, aussi lente soit-elle, est suffisante pour que je puisse en tirer des conclusions préliminaires. Ce sont souvent les premiers pas qui coûtent le plus.

Je fais partie de ces scientifiques qui ont été rompus à l'approche traditionnelle, dès le début de leurs études de biologie et tout particulièrement pour les cours de physiologie et d'anatomie. L'autorité des professeurs et leur attachement inéluctable à la tradition, l'absence d'opportunités et mon manque total d'expérience des méthodes alternatives firent que je n'avais jamais vraiment réfléchi à cette approche pédagogique. Mais lors des travaux pratiques de physiologie, où il nous fallait tuer et disséquer des grenouilles, j'ai ressenti un réel malaise en mon for intérieur. Plus de vingt années se sont écoulées et, malgré tout ce temps, ce ressenti négatif est toujours bel et bien là, profondément ancré en moi. Si, en tant que physiologiste, je me souviens de tout cela, il est évident que la majorité des étudiants de biologie doivent avoir emmagasiné les mêmes souvenirs dérangeants. J'ai eu l'occasion de discuter avec des biologistes diplômés, travaillant aujourd'hui dans des domaines qui n'ont rien à voir avec la physiologie ou l'anatomie, et lorsque je fais allusion aux cours suivis à la faculté, tous se souviennent des grenouilles tuées. Pour ma part, ce qui m'a le plus marqué lors d'expériences " lourdes ", sur les chiens, ce n'est pas tant la dissection elle même que le comportement des chiens avant l'administration de narcotiques.

Ce n'est que très récemment que j'ai commencé à réfléchir au prix et à la valeur de telles expériences en cours de physiologie. Après avoir reçu mon diplôme, j'ai travaillé pendant de nombreuses années avec des animaux : j'ai fait des études sur leurs comportements, ou plus exactement sur leurs émotions et, pour en étudier les mécanismes physiologiques, j'ai souvent eu à les opérer et à les sacrifier à la fin des expériences. Ai-je eu des remords à l'époque ? Sans doute pas. Mon enthousiasme pour la science et la recherche justifiait, me semblait-il à l'époque, toutes ces activités. Néanmoins, dès le tout début de mon activité scientifique, je me suis refusé à faire ce genre d'études sur des chiens. Je n'arrivais tout simplement pas à surmonter un " sentiment de pitié " à leur égard, ce qui eut pour conséquence que toutes mes recherches ont porté sur des rats de laboratoire.

Avec les étudiants, j'ai continué à utiliser des grenouilles et des rats pour les cours de travaux pratiques. Mon travail consistait principalement à faire des recherches sur le comportement animal et malgré cela, les cours que je donnais ne comportaient aucune expérience lourde sur des chiens : ce fut une bénédiction.

J'étais, à l'époque, responsable des cours de zoo-psychologie pour les étudiants de la faculté de psychologie, et ce furent ces cours qui firent naître en moi une nouvelle prise de conscience et un changement au niveau de mes convictions. J'ai, à ce moment-là, mieux compris l'unicité des processus mentaux chez l'homme et l'animal, et j'ai également pris conscience de l'absence de différence réelle au niveau de nos émotions : la douleur et la souffrance perdurent tant pour l'homme que pour l'animal.

En 1999, je fus nommé à la tête du département de physiologie humaine et animale. Ce département fait partie de la faculté de biologie et on y enseigne l'anatomie et la physiologie de l'homme et de l'animal aux étudiants de notre faculté ainsi qu'à ceux des facultés de psychologie et physique (département de médecine nucléaire). Seuls les élèves de la faculté de biologie, étudiant la physiologie et l'anatomie, étaient obligés de participer aux cours de travaux pratiques impliquant l'utilisation d'animaux.

Jusqu'à ces dernières années, la tradition voulait que, pour les travaux pratiques, on utilise diverses espèces d'animaux telles que les grenouilles et les rats ; les chiens et les lapins, quant à eux, étaient destinés aux travaux pratiques de physiologie. Tout récemment, le département de physiologie a pris la décision d'adopter des méthodes et des approches alternatives pour l'enseignement - en raison de problèmes de budget liés à l'achat et à l'hébergement des animaux de laboratoire, mais aussi parce que la mentalité de la société ukrainienne à l'égard des animaux a changé.

Tout d'abord, nous avons sérieusement réduit le nombre d'animaux utilisés en cours de travaux pratiques qui, pour ce faire, ont été modifiés et, pour certains, nous avons fait appel à des étudiants volontaires. Nous avons utilisé des outils non invasifs tels que la myographie, les enregistrements EEG et ECG, les mesures de variabilité de la fréquence cardiaque, etc. Pour ce qui est du processus pédagogique, nous avons intégré des techniques d'investigation psychophysiologique, réalisées sur des volontaires, en utilisant des programmes informatiques développés par le département des sciences. Nous avons également pu utiliser du sang donné par des étudiants pour éviter l'utilisation d'animaux, mais depuis l'apparition du problème VIH/SIDA, nous sommes obligés d'acheter de petits volumes de sang dans les centres de transfusion.

Les changements politiques survenus en Ukraine depuis son indépendance ont permis un dialogue plus ouvert entre les citoyens et les organisations étatiques ; de la même façon, l'ouverture de ce pays au reste du monde a incité les gens à se poser des questions sur l'aspect éthique de leur comportement vis-à-vis des animaux. C'est triste à dire, mais par le passé, les exemples de mauvais traitements d'animaux n'étaient pas rares dans notre pays et ce genre d'attitude n'était pas condamné par la majorité de la population et encore moins puni par la loi.

Au cours des dernières années, la situation a évolué en Ukraine, grâce à des campagnes très soutenues et aux activités sur le terrain de la " International Society for the Protection of Animals ", de " SOS " (SPA ukrainienne) et de sa présidente Tamara Tarnavska. Aujourd'hui, il existe un refuge pour animaux abandonnés à Kiev, - aidé financièrement par des ONG internationales - et grâce aux émissions à la télévision et à la radio, aux articles dans les journaux et magazines, nombreux sont ceux qui ont changé d'attitude vis-à-vis des animaux. Les défenseurs et les activistes de la protection animale deviennent de plus en plus nombreux à Kiev et dans les autres villes du pays.

Ces évènements ont eu un impact sans précédent au niveau de l'organisation du processus pédagogique au sein de notre département. Les activités de " SOS " et de sa présidente ont été le facteur qui a déclenché la remise en question de la façon dont nous avions l'habitude d'enseigner la physiologie et l'anatomie, et qui m'a amené à sérieusement revoir ma manière de penser. Ayant été invité à faire l'analyse critique d'un projet, soumis par " SOS ", d'une nouvelle loi nationale pour la protection des animaux, des occasions me furent données de travailler sur les aspects juridiques du sujet et d'assister à une conférence internationale, organisée en Pologne en 1998, sur les méthodes alternatives pour l'enseignement de la physiologie et de l'anatomie. Tout cela m'a convaincu qu'il était possible d'enseigner la physiologie en supprimant totalement, ou presque, l'utilisation d'animaux pour les cours de travaux pratiques. De plus, on nous a offert du matériel pédagogique, ce qui nous a donné l'opportunité d'utiliser des techniques informatiques en remplacement des méthodes d'enseignement traditionnelles.

Lors de l'année universitaire 1999, nous avons modifié le programme des cours de travaux pratiques et avons inauguré la modélisation informatique de la contraction du muscle de la grenouille et l'utilisation de différents agents. Auparavant, il fallait des dizaines de grenouilles pour une classe de 170 étudiants. Les enseignants et étudiants furent très satisfaits de la nouvelle approche et des résultats. Nous détenions donc la preuve que l'on pouvait remplacer les expériences sur animaux sans que cela n'ait d'influence négative sur l'assimilation des connaissances.

La même année, nous avons organisé des réunions entre David Bowles, responsable du département international à la RSPCA (SPA anglaise) et " SOS " d'une part, et des représentants de l'administration, des étudiants et des enseignants de la faculté, d'autre part. Les étudiants ont répondu à cette initiative de façon très positive, et un dialogue des plus constructifs s'est établi entre toutes les parties concernées. Notre première expérience avec les alternatives, suivie de ces entretiens, nous a convaincus de la nécessité d'étendre l'utilisation des méthodes alternatives à l'enseignement en général. Ces méthodes nous permettent, non seulement d'enseigner et de former des biologistes spécialisés hautement qualifiés, mais aussi d'encourager une réflexion sur le principe du comportement éthique envers toute forme de vie. Elles nous donnent aussi l'espoir que les étudiants de l'avenir bâtiront leur activité professionnelle et leur vie sur ce principe de respect.

L'année suivante, notre département a bénéficié d'une aide financière de la RSPCA et de la participation très active de " SOS ", ce qui nous a permis d'équiper une de nos salles de cours avec des ordinateurs et des programmes éducatifs. Nous avons maintenant complètement modifié notre programme de travaux pratiques en physiologie et en anatomie et nous nous refusons à toute utilisation d'animaux. En anatomie, grâce aux programmes, les étudiants peuvent voir les corps et les structures sur plusieurs plans et sous des angles différents. Ils ont aussi la possibilité d'avoir simultanément à l'écran une vue d'ensemble, la structure interne et une représentation en coupes fines des différentes parties de l'organisme humain ou animal. Le sujet est présenté de façon beaucoup plus approfondie ce qui est très important. D'après notre expérience, les logiciels informatiques améliorent de façon significative le niveau de l'enseignement pour cette matière relativement ardue.

En physiologie, les programmes permettent d'éviter le sacrifice d'un grand nombre d'animaux et, de ce fait, nous avons de très bons résultats avec les étudiants qui, pour des raisons éthiques, ne veulent causer ni douleur, ni souffrance à un animal. Avec ces logiciels, nous pouvons simuler et visualiser des processus physiologiques, telles les variations de potentiels de membrane, qui ne peuvent pas être reproduits dans un laboratoire pendant le cursus universitaire. Ces programmes permettent aussi à chaque étudiant de travailler indépendamment, à son propre rythme, de revenir en arrière, de répéter des étapes critiques de l'expérience (ce qui serait bien sûr impossible à faire avec des animaux). De plus, l'enseignant a la possibilité de superviser et d'évaluer le niveau d'assimilation du sujet en examinant la version imprimée des résultats de l'expérience ainsi que l'analyse et les conclusions de l'étudiant.

Faire adopter ce genre de programmes dans le processus pédagogique ne s'est pas fait sans difficulté. Le travail en amont fut considérable. Il a fallu assurer une formation préliminaire pour inclure les programmes dans toutes les structures pédagogiques et annexes du département, et il a été nécessaire de sélectionner, pour chaque programme, les sections appropriées, car certaines parties présentaient un contenu trop généraliste et ne pouvaient pas être utilisées efficacement dans le contexte d'une séance en laboratoire. Ensuite, il a fallu rédiger les instructions à l'attention des étudiants.

On ne peut introduire ces programmes que s'ils correspondent aux sujets couverts par nos cours. Nous manquons de matériel dans certains domaines et, de ce fait, la salle de ressources informatiques est sous-utilisée. Nous sommes en train d'acquérir de nouveaux programmes et notre département dispose d'enseignants et d'employés hautement qualifiés, ce qui nous permet d'entrevoir, avec enthousiasme, la création de nos propres programmes pédagogiques qui pourront, à leur tour, être proposés à d'autres universités. Mais ces projets ne pourront se concrétiser qu'à une condition : trouver des financements.

Toute initiative s'accompagne de doutes et de critiques. C'est la raison pour laquelle le soutien moral est si important et en particulier le fait de partager l'intérêt et la conviction de la nécessité de ces nouvelles approches. Ce soutien et cette approche commune, nous les avons trouvées, mon équipe et moi-même, auprès d'InterNICHE et de son coordinateur Nick Jukes. Le thème est vaste, mais ce qu'il faut retenir au sujet d'InterNICHE c'est que cette organisation diffuse et fait connaître une conception différente de l'enseignement, de nouvelles approches pédagogiques et elle apporte son soutien à ceux qui veulent les mettre en pratique. La première conférence InterNICHE, organisée en 2001 à Bruxelles, a été déterminante. Avoir pu discuter avec d'autres enseignants et des développeurs de méthodes alternatives, avoir pu entendre parler des nouvelles méthodes déjà mises en pratique et les voir vu fonctionner, m'a apporté la preuve tangible que l'on peut enseigner la physiologie et l'anatomie sans tuer des quantités d'animaux innocents - même si ce sont des animaux de laboratoire. Nous avons désormais la démonstration pratique de ce dont nous étions convaincus de façon théorique : il faut préserver toute forme de vie.

Avec l'assistance de " SOS " et par le biais de conférences de presse et des médias, nous nous efforçons de diffuser un maximum d'informations à travers le pays sur les méthodes alternatives utilisées par nos enseignants. Nos collègues dans les autres départements de physiologie ont montré un intérêt tout particulier pour les programmes informatiques et pour les méthodes non invasives sur des étudiants volontaires. Ceci nous confirme que les méthodes alternatives représentent la solution d'avenir.

Néanmoins, l'adoption de tels programmes et approches pour les cours de travaux pratiques se fait trop lentement et à une échelle encore trop réduite en Ukraine. Il y a diverses explications à cette attitude conservatrice, mais l'obstacle majeur est qu'un grand nombre d'enseignants ne jurent que par les méthodes traditionnelles et prônent, tout particulièrement, la dissection. Nous comptons organiser plusieurs conférences afin de rencontrer et réunir les enseignants des différentes régions de notre pays, pour discuter, avec eux, de la mise en place de méthodes alternatives, ainsi que pour leur présenter et leur permettre d'examiner des exemples de projets qui ont déjà fait leurs preuves dans d'autres pays. Comme il est écrit dans la Bible : " c'est celui qui voyage qui montrera la voie ". En dépit des différents problèmes, il faut persévérer et ce n'est qu'en adoptant cette attitude que nous serons en droit d'attendre des résultats déterminants.

Biographie

Mykola Makarchuk est en charge du département de physiologie humaine et animale à la faculté de biologie de la " Kyiv Shevchenko University ", en Ukraine. Il enseigne aux étudiants des facultés de biologie et de psychologie et il est aussi responsable du cours sur " la psychologie animale ". Cela fait plus de 20 ans qu'il fait des recherches sur le rôle des émotions dans le comportement des animaux. Il a, récemment, décidé de se concentrer sur l'étude des mécanismes neurophysiologiques dans le développement de l'anxiété et de la dépression chez l'homme et chez l'animal, et sur le rôle de l'analyse olfactive dans ces processus. Il étudie aussi la possibilité d'optimiser, par le biais de l'aromathérapie, la condition fonctionnelle chez l'homme. Il s'occupe activement de projets élaborés en collaboration avec des élèves doués du secondaire, en classe de biologie, et il préside le jury des Olympiades nationales de biologie des écoliers d'Ukraine (" National Biological Olympiad of the Schoolchildren of Ukraine "), dont les gagnants ont participé aux XIIèmes Olympiades Internationales de biologie, en 2001 (" XIIth International Biological Olympiad ").

Mykola Makarchuk, PhD
Department of Human and Animal Physiology
Kyiv National Taras Shevchenko University
64 Volodymyrska Street
01033 Kyiv
Ukraine
Tel.: +38 044 266 9283
Fax: +38 044 252 0828
e-mail: nikmak@biocc.univ.kiev.ua

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